Mireille Thys – Le regard haptique

Charleroi, lumière douce d’un matin d’automne, je me trouve le long d’une grand-route devant une vieille bâtisse du début du 20e siècle bordée d’arbres. Mireille Thys, artiste peintre m’a invité à découvrir ses tableaux ex­posés dans une résidence privée.

« Vous êtes chez vous » dit le propriétaire, amateur d’art en nous accueillant chaleu­reusement. Le parquet craque sous nos pas comme pour nous rappeler que nous ne sommes pas les premiers à l’avoir foulé. Des mosaïques évoquent les motifs qui ont fait le succès du style art déco. L’art semble habiter cette mai­son depuis toujours… Chaque pièce accueille les tableaux de Mireille. Grands, petits, seuls ou en plusieurs parties, leurs couleurs attirent le regard. Je vais vite découvrir que la vue n’est pas le seul moyen pour apprécier le travail de l’artiste peintre. Elle dépose sa canne blanche sur une table pour me guider dans une exposition intimiste.

Amireille-thys-peintre-non-voyante 1ncienne directrice de banque, Mireille Thys a perdu pro­gressivement la vue depuis une quinzaine d’années. Il lui reste à présent une acuité vi­suelle égale à 1/36e à l’œil gauche vers le bas. Cela lui permet de percevoir, avec comme elle dit « son rayon la­ser », quelques couleurs qui peuvent être altérées par rapport à la réalité.

Des formes se dégagent des œuvres. Je la questionne pour en connaître l’origine : « je tra­vaille surtout l’arbre naturel mais aussi l’arbre symbolique, l’arbre gé­néalogique, l’arbre comme être vivant. J’ai tellement travaillé sur l’arbre depuis des années que je suis moi-même devenue un arbre. Je veux passer soit dans l’arbre, soit au-delà de l’arbre, peut-être dans un autre monde. J’ai travaillé les racines, les troncs, les nœuds. Ma dif­ficulté est d’arriver à la cime et la dessiner. J’ai habité le bois de Soleilmont plu­sieurs années. Nous avons dû vendre car ce n’était pas facile avec le chien guide en plein bois et nous étions loin des transports en commun. Nous avons finalement choisi de vivre en ville près d’un parc. Je me suis rendue compte que je travaillais l’arbre depuis longtemps sans for­cément le faire exprès ».

mireille-thys-peintre-non-voyante 2

Mireille prend des cours à l’académie depuis qu’elle a commencé à perdre la vue. Elle s’est littéralement « enga­gée » en peinture. « Je prenais quelques cours de dessin un peu avant l’académie comme des modules en aquarelle mais cela ne me convenait pas. C’était trop doux pour moi. J’ai continué dans un système de matières diverses, c’est-à-dire à la fois des gouaches, des pigments naturels, de l‘acrylique, de l’encre de chine, etc. Comme je ne travaille plus avec des crayons et des fusains, j’en suis venue à utiliser de la colle de menuisier pour tracer des traits et avoir des re­pères.

Pour les couleurs, j’ai à peu près en tête celles que je veux utiliser. Elles varient en fonction du lieu où je me trouve (Charleroi, la côte ou en Espagne). Je mets des pastilles sur les pots pour éviter de me tromper. Comme j’ai eu la chance de voir, je sais que je peux mélanger telle couleur avec telle autre couleur. Ce n’est peut-être pas la nuance exacte mais ça m’aide beaucoup ».

Entendre Mireille décrire sa manière de travailler parait si simple alors qu’elle résulte d’une adaptation progressive à la perte de vision. « Je travaille à plat sur une table, je tourne autour si bien que je ne sais parfois pas quel sens donner au tableau. Cela me permet aussi d’utiliser l’énergie et les mouvements circulaires. Je dessine avec des mé­langes de colle pour créer des repères, je laisse sécher et après vient la couleur. D’autres matières s’y intègrent : du bois, de la corde, des écorces formant des reliefs complètement fondus dans le tableau. Les gens peuvent ou plutôt doivent toucher mes œuvres pour les percevoir ! C’est ce que l’on peut appeler un regard haptique ».mireille-thys-peintre-non-voyante 3

Haptique vient du grec et signifie « toucher ». Cela fait référence au toucher très léger de la maman enceinte qui caresse son bébé à travers la peau de son ventre. Dans les œuvres de Mireille Thys, nous pouvons certainement y voir une forme de thérapie mais peut-être bien plus une forme d’expression de ce que ressent l’artiste au plus profond d’elle-même.

Crédits photos : http://www.studio390.be/news.html et Roland Cors

Publicités

Une réflexion au sujet de « Mireille Thys – Le regard haptique »

  1. Ping : Exposition des œuvres de Mireille Thys, déficiente visuelle, du 27 mai au 02 juillet à Vaucelles (Namur) | Le Blog des Amis des Aveugles et Malvoyants

Commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s